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Portrait de: Esma Redzepova
La Reine des Tziganes
"C’est un grand plaisir et un honneur pour moi de rencontrer Esma et d’accompagner son chant, déclare Titi Robin dans les notes du livret du nouveau disque de la chanteuse. Son art vocal est immense (le mariage d’une virtuosité hors norme et d’une expressivité qui m’a toujours troublé) et elle a bercé ma jeunesse avec des perles comme "Hajri Ma Te Dijke" (présent sur l’album) que j’écoutais en boucle sur un 33 tours qui a dû finir épuisé ! Elle est une ambassadrice du monde gitan à la fois au sein de sa communauté et à l’extérieur. Elle incarne pour moi La voix rom des Balkans." "Je suis très heureuse de cette rencontre, répond en écho Esma. Titi Robin a toujours suivi ma musique, il vit avec. Moi, je ne le connaissais pas et c’est la première fois que je collabore avec un musicien français. Il est superbe, joue parfaitement. C’est rare de rencontrer des musiciens qui peuvent me suivre. On s’est tout de suite compris. Sans se regarder, on pouvait jouer ensemble. C’était peut-être écrit que l’on devait un jour se rencontrer."
La rencontre s’est faite par le biais de Martina A. Catella, qui a assuré la direction artistique de l’album. Enregistré en France sur le label Accords Croisés, Mon histoire précède de quelques semaines un autre disque d’Esma, paru en 2007 chez Network, Gypsy Carpet, né, celui-ci, l’année d'avant, dans un studio de Skopje, en Macédoine. Depuis le début de sa longue carrière, Esma a parcouru le monde : New York, Londres, Sydney, Paris (elle s’y produit notamment à l’Olympia en 1962), Mexique, Inde (où elle gagne son surnom de "Reine des Tziganes", lors du premier festival mondial de musique rom en Inde, en 1976). Elle a chanté partout mais Skopje reste son port, son phare, l’endroit où elle revient toujours. Elle est née là, y a connu les premières ivresses de l’amour et de la gloire. "Au début, mes parents n’étaient pas trop d’accord pour que je fasse le choix de chanter, mais ils n’ont pas pu m’arrêter", raconte Esma. Quelle était donc la force secrète qui la motivait, la raison de cette flamme indomptable brûlant en elle ? "Tout me vient de mon père, répond-t-elle. C’est lui qui a fait naître en moi cette passion. Il chantait très bien et maniait les percussions avec grand talent. Il jouait beaucoup dans les mariages juifs ou roms, mais n’était pas musicien professionnel. Son vrai métier, c’était cireur de chaussures." Parfois, à la maison, pour ses enfants, papa monte des spectacles musicaux qui racontent des histoires. Il intègre Esma à ces petits jeux. "À chaque fois, je piaffais d’impatience en attendant le moment où il aller m’appeler."
En 1956, Esma participe à l’émission "Le microphone est à vous", sur la radio nationale de Macédoine. Elle va naître alors une seconde fois. Stevo Teodosievski, compositeur de son état, l’entend. Il n’en croit pas ses oreilles, craque pour cette voix en laquelle il sent un fort potentiel. Il persuade les parents d’Esma de l’emmener avec lui à Belgrade pour l’inscrire à l’Académie musicale. "C’était la 1ère fois que l’on entendait une chanson rom à la radio et j’ai eu le 1er prix, raconte Esma. Deux semaines après mon passage sur les ondes, j’étais dans la top list. Stevo m’a prise en charge. J’ai été son élève, d’abord. Il a attendu que je grandisse, puis… à 23 ans, je suis devenue sa femme." Elle obtient son premier cachet à 11 ans. "9000 dinars, trois fois le salaire de ma mère, femme de ménage. Je mentais à mes parents qui ne voulaient pas que je chante. Ils avaient peur que j’aille me produire dans les restaurants, dans les clubs. Cela aurait été une honte pour eux. Un jour j’ai arrêté de leur mentir mais leur ai juré que jamais je n’irai chanter dans des restaurants. J’ai été fi dèle à cette promesse et ne me suis produite qu’en concert. J’en ai fait 22 000. Du moins jusqu’en 1984, car après, j’ai arrêté de compter." On ne fera pas l’affront à la dame de mettre en doute la vérité de ce chiffre astronomique, ni celui de ses chansons qu’elle affi rme s’élever à plus de 800.
"En 50 ans de carrière, je n’ai jamais arrêté de chanter, sauf à la mort de Stevo, en 1997. Pendant un an." Au cours de leur vie commune, Stevo et Esma ont adopté 47 enfants, des gosses orphelins et musiciens rencontrés au cours de leur périple à travers la planète. "Un mois avant de mourir, il a réuni tous les enfants, leur a dit soutenez votre mère et le jour de ma mort, habillez-vous de blanc, car toute ma vie avec elle a été remplie de lumière. Ensuite, continuez de chanter. Je me suis donc remise fi nalement à chanter. On interprète ses chansons, sa musique. Ainsi, c’est comme s’il vivait encore.